Marcus Strickland, au milieu des griots

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Produit par Meshell Ndegeocello, le nouveau  Marcus Strickland, “Nihil Novi”, est un admirable virage dans la carrière du saxophoniste. Il laisse libre cours aux influences qui, depuis toujours, l’animent au-delà du jazz.

“Nihil Novi”. Voilà un titre bien étrange pour un disque. C’est qu’en latin, cette locution signifie “rien de nouveau”. Est-ce là le message que cherche à faire passer Marcus Strickland ? Bien au contraire. Si le saxophoniste s’est attaché à cette expression en travaillant sur son nouvel album, c’est qu’il vient d’ouvrir un nouveau chapitre de sa carrière. “J’ai soudainement compris que ce qui nous permet de créer n’est autre que ce qui nous entoure”. Aussi, le saxophoniste, un brin philosophe, n’a pas cherché à se réinventer à travers une musique strictement “neuve”, terme qu’il juge sans véritable sens. Il estime que le monde dans lequel il évolue n’a rien de “neuf”. “Nous avons juste la possibilité de le voir de différentes façons”. Et désormais, Marcus Strickland ne se considère plus comme un musicien de jazz mais comme un musicien tout court. Pour produire son disque, il s’est adressé à la chanteuse Meshell Ndegeoncello, artiste qui, selon lui, était la mieux placée pour comprendre son propos. “Je voulais enregistrer de la musique sans étiquettes et Meshell est justement une artiste sans étiquettes”, déclare-t-il. “Sur un album comme “The World Has Made Me The Man Of My Dreams”, ce n’est pas un style que l’on entend mais une personnalité, une ouverture d’esprit, un être humain qui exprime ce qu’il ressent à un moment donné”.

Marcus Strickland s’est ensuite tourné vers les sonorités qu’il affectionne comme le hip-hop, de prime abord, avec des titres sur lesquels le batteur Chris Dave joue les beat makers : “C’est Robert Glasper qui m’a présenté Chris Dave, un batteur implacable et super talentueux”, se souvient Strickland. “J’ai réalisé que je le connaissais déjà d’un point de vue musical car je suis un grand fan de Mint Condition (Mint Condition est un groupe de R&B de Minneapolis avec lequel Dave a joué, NDLR)C’est grâce à Chris Dave que le musicien a senti à quel point les batteurs d’aujourd’hui maniait l’art d’imiter les boîtes à rythmes. “On dit souvent que mêler jazz et hip-hop est une tendance, alors que ça n’a rien de nouveau”, clame le saxophoniste. Et de citer le chanteur Gil Scott-Heron, le rappeur Guru ou encore le producteur J Dilla. “L’enregistrement de ‘Nihil Novi’ a été libérateur compte tenu des nombreuses possibilités qui se sont offertes à moi quand j’ai choisi d’échapper au jazz”, confie-t-il. Mingus, formidable clin d’œil au contrebassiste en colère, nous transporte dans l’univers d’un autre producteur hip-hop féru de jazz, Madlib. Le disque laisse également une large place à une néo-soul aux accents funk, et même électro. De quoi reconnaître la patte syncrétique de Meshell Ndegeocello. Sur d’autres morceaux, le musicien laisse parler son admiration pour la musique mandingue, les rythmes afro-latins et l’afrobeat. Avec Sissoko’s Voyage, il rend hommage au koriste malien Bazoumana Sissoko. “Les griots d’Afrique de l’Ouest me touchent tout particulièrement”.

Mais si l’on en croit Marcus Strickland, il n’y a pas qu’en Afrique de l’Ouest que l’on trouve des griots. Et de citer des artistes comme le pianiste Robert Glasper, le chanteur D’Angelo ou le rappeur Kendrick Lamar. “Leur musique fait passer de véritables messages sur l’histoire de nos ancêtres. J’ai quasiment grandi avec Robert et il me bluffe par sa capacité à casser les codes. Il joue avec une touche gospel qui m’émeut”. Il évoque également Roy Haynes, l’esprit le plus jeune et le plus ouvert qu’il ait connu malgré son âge avancé lors de leur rencontre. “À 89 ans, Roy Haynes connaissait par cœur les paroles d’une chanson de Missy Elliot !”. En tant que saxophoniste, Marcus Strickland confie aussi être sous le charme de Kamasi Washington : “Sa musique est très spirituelle, mélodique et profondément humaine”. En pleine tournée européenne, le saxophoniste écoute assidûment, entre deux concerts, le groupe australien Hiatus Kaiyote et le dernier disque d’Elzhi, rappeur de Detroit et, surtout, ancien membre de Slum Village. “Par moments, ne pas écouter de jazz m’inspire énormément !”

Katia Touré

Marcus Strickland’s Twi-Life : « Nihil Novi » (Blue Note).

Article paru dans Jazz Magazine n° 685 – Spécial Saxophone (Juillet 2016)

 

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